Entre les lignes

décembre 5, 2012 § Poster un commentaire

20/20, parfait.

Au CP, j’étais plutôt bon en dictée. Il faut dire que d’après mes souvenirs, ce n’était pas vraiment compliqué. Il suffisait de prêter attention aux pièges que la maîtresse s’évertuait à articuler, d’apprendre nos cours au mot près et de les débiter sans hésiter ni bafouiller. De réciter littéralement nos leçons. Jamais de questions pièges, que des réponses attendues. A cet âge, nous n’étions encore que de charmantes têtes blondes à peine venues au monde. Candides et sensibles. Croyant naïvement à la tournée annuelle du Père Noël et à la petite souris anonyme qui rembourse les dents de lait des enfants du monde entier. Du moins jusqu’à ce que la magie de l’enfance ne se dissipe pour laisser place à la défiance de l’adolescence. A cette période grasse et ingrate où les supercheries se dévoilent…

Comme tous les gosses, je croyais sincèrement qu’on pourrait un jour visiter les étoiles. Certains soirs lorsque l’on rentrait tard, je collais ma tête contre la fenêtre de la berline familiale en imaginant que chacun de ces astres pourrait être une autre planète. Un microcosme à part entière qui vivrait à des centaines de millions d’années lumière. Et puis j’ai grandi avec cette idée, avant de commencer la physique au lycée. Ma prof de l’époque était une remplaçante maigrichonne à grosses lunettes et à peine diplômée, avec assez de courage toutefois pour tenter d’éduquer nos trente cerveaux en lente maturité. L’illustration parfaite du maître dépassé par ses élèves, au vu de l’excitation ambiante qui règnait ce jour-là depuis la fin de la récré de l’après-midi du vendredi. Sous la menace d’un interrogatoire surprise, nous finissions pourtant par nous calmer et commencions par ouvrir nos livres à la page trente-huit, chapitre 4 : Le système solaire. Moins de cinq minutes plus tard je comprenais que le cosmos n’était qu’un espace vide, traversé ça et là par quelques milliards d’amas de gaz, de pierres et autres insignifiantes poussières. Tout était remis en questions. De la naissance du monde jusqu’à la suite du cours, et la première qui me vint à l’esprit me semblait à ce moment la plus logique : pourquoi ? J’ai eu beau la crier haut et fort, la prof n’a rien voulu entendre. Elle a simplement désigné la sortie en me conseillant de prendre le temps d’y réfléchir, ce que je fis.

A moi la liberté. Bien décidé à profiter de cette occasion inespérée, je me suis instinctivement dirigé vers l’immense portail de fer laissé ouvert. Prenant le soin au passage de bien contourner le bureau du CPE pour éviter tout rattrapage malchanceux, par le coin fumeurs caché derrière la cour de récré. Mon plan était parfait et je devais rapidement être hors de portée mais c’était sans compter la pionne qui m’a grillé en revenant d’acheter ses clopes. Directement en la voyant, je me suis arrêté. Fixé comme un petit chaton surpris par des phares dans la nuit. Et comme un 30 tonnes elle est arrivée. L’impact fut violent. Contrairement à ce que l’on pourrait croire dans ce genre d’accidents, ce n’est pas les roues qui sont les pires mais le pare-choc qui arrive avant. C’était exactement le cas ici aussi. Sachant qu’elle ne ferait pas le poids malgré ses 110 kilos si je me mettais à courir, le monstre ruisselant s’est jeté sur moi avant même que je ne puisse réagir. Pris dans ses énormes bras mouvants, impossible d’esquisser le moindre mouvement. Une fois constitué prisonnier, je fus amené devant les plus hautes autorités qui finirent par trancher : toute tentative d’évasion mérite sanction.

Choisis un nombre entre 1 et 1 000. 529. Caché derrière son air sévère, le directeur du secondaire esquive un rictus perfide avant de soulever et de me tendre un énorme pavé. Page 529, tu peux commencer à copier.

« Pour Spinoza, toute chose qui existe effectivement ou « réellement et absolument » fait l’effort de persévérer dans son être ; Spinoza nomme conatus la puissance propre et singulière de tout « étant » à persévérer dans cet effort pour conserver et même augmenter sa puissance d’être. Le conatus est un appétit qui se manifeste sous deux manières d’êtres indissociables dont s’exprime l’être à raison commune des hommes : la matière en tant que puissance d’agir et l’esprit en tant que puissance de pensée. » (Wikipédia, Tome 1, 1995)

Certes, persévérons dans notre être. Je suis donc je deviens, cogito 2.0. Le simple fait d’exister me permet d’agir et de penser. De donner vie à ce qui semble impossible par la seule force de ma volonté, c’est ce qu’ils expliquaient dans le paragraphe d’après. La pensée effective, c’était écrit. Si j’ai bien compris, il s’agissait de combiner la puissance d’agir et la puissance de pensée. En résumé, si l’homme est constamment en quête d’un idéal, c’est parce que ses actions ne sont pas synchronisées avec sa pensée. Tout ce qui stagne au stade de la pensée relève de l’imagination. L’imagination périt avec le corps. CQFD La pensée seule sans action n’est qu’imagination, elle doit exister concrètement pour nous faire évoluer. Et nous faire persévérer dans notre être qui plus est.

Je me suis réveillé deux heures plus tard à l’infirmerie. Pris d’un étrange vertige à la page 530, je me suis assoupi et la pionne a cru à une tentative de suicide. Pour sa défense, il y avait du sang sur les pages parce que je m’étais coupé avec le papier. Je fus finalement relâché après quelques heures en observatoire et en poussant les portes qui donnaient sur la cour de récré, je compris tout de suite que quelque chose avait changé. Que tout ne faisait que commencer…

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Grand Principe n°15 : My coma dream (la fin de la suite)

juillet 18, 2012 § Poster un commentaire

Difficile de négocier quand on n’a rien à proposer.

Pour ma part, je n’ai guère plus que mon âme à vendre et l’espoir que cela suffira. Contre un geste de bonté, une chance de retourner sur Terre ou si telle est vraiment ma destinée, une situation confortable dans la hiérarchie du mal. Je commence déjà à rêver à cet avenir plein de promesses mais l’hôtesse me presse et me sort de mes pensées pour me faire entrer dans une sorte de miteux bureau de détective privé. D’entrée, les meubles sont cachés par d’immenses piles de dossiers et le sol jonché de photos. De portraits-robot très précis éclairés au rythme d’une ampoule épileptique en fin de crise et de longues listes de chefs d’accusation. Cupidité, complicité, trahison… Tous ces présumés coupables semblent être les prochaines victimes du diable. Je m’avance prudemment dans ce décor étrange et pénétrant tandis que me parviennent les accords d’une musique qui en ce lieu paraît irréelle. Des sons répétitifs et hypnotiques qui s’ancrent dans mon esprit et m’attirent vers le fond de la salle. Je m’enfonce dans ce dédale de damnés, chaque pas me rapprochant un peu plus de ce concert lancinant. Quelqu’un est en train de taper. Une machine à écrire. Et des doigts de fée qui font naître cette divine mélodie en dansant sur les caractères du clavier.

Bienvenue. Cachée derrière le dossier d’un large fauteuil en cuir molletonné, une voix grave et suave brise le silence de ma surprise. Je reste muet en attendant que me parvienne une formule de politesse appropriée mais rien n’y fait. Je sais que tu es là, reprend la voix. Je sais tout de toi. A peine finit-il sa phrase qu’il pousse son siège sur le côté pour le faire pivoter. J’ai l’impression que le rideau va s’ouvrir comme dans une vieille émission télé. Comme si j’allais découvrir une copine perdue de vue ou un ami disparu venu m’annoncer une secrète vérité. Sauf que dans ce cas, c’est un démon qui s’apprête à me faire face. Je n’ose pas croire ce qu’il m’est donné de voir. Alors que le fauteuil termine sa rotation, celui dont on doit taire le nom se présente comme tel. Je ne l’imaginais pas du tout comme ça. Toutes mes références culturelles l’ont stéréotypé à un monstre immense, nu et cornu mais à première vue celui-là a plutôt l’apparence d’un mec lambda. Entouré d’une sorte de puissante aura diabolique certes mais sinon sympa. Bien sapé, prêt à recevoir son invité du soir au milieu de ces milliers de visages collés aux murs. Nos regards se croisent mais rapidement il se détourne et se dirige vers le bar, me proposant un verre au passage. Question de protocole, je retrouve la parole.

 » Si ce doit être ma dernière volonté, volontiers. Whisky, s’il vous plaît.
– Glace?
– Vous devriez savoir que non. Que me vaut l’honneur de cette invitation ?
– Simplement l’une de mes merveilleuses idées pour troubler la monotonie de l’éternité. Tu as aimé mon petit effet?
– Considérant les circonstances, je préfère rester courtois si cela ne vous dérange pas. En aucun cas, je n’oserais vous offenser en vous disant que j’ai été déçu par votre normalité. Ceci dit, j’ai bien failli avoir une nouvelle attaque cardiaque.
– Normalité. Vous autres stupides humanoïdes avez là un bien superficiel concept. Quant au motif de ta présence, je crois qu’il t’a déjà été annoncé. Un pacte, entre toi et moi. Une audacieuse fourberie dont je suis le génie et toi la victime. Mais nous ne sommes pas pressés… Tu sais jouer au backgammon?
– Encore une question. Décidément, je doute de vos informations. J’ai gagné six fois le tournoi familial.
– Je vérifie seulement que tu dis la vérité, les gens du coin songent instinctivement au mensonge. Même lorsque l’honnêteté s’impose d’elle-même, ils mettent toujours deux secondes avant de répondre. Deux secondes durant lesquelles ils établissent la liste de toutes les situations possibles et choisissent laquelle leur sera le plus propice. Mais tout cela se voit dans leurs regards, les yeux ne trahissent jamais l’âme. Considéres simplement que tu as passé le test préliminaire… »

Et sur ce, il fait rebondir les dés sur le plateau pour le tos et conclut sa diatribe sur une magistrale paire de six. Je fais double deux, à lui de lancer la partie. Double cinq. En étant optimiste, on peut considérer que sa chance le quitte. Je lance les dés à mon tour. Quatre et deux, j’ai déjà fait mieux. La partie est mal engagée, mon adversaire multiplie les doubles et les bons coups ne me laissant guère plus que mon ultime botte secrète en réserve. A ce stade pourtant, j’ai encore le droit d’y croire. Rien n’est encore joué. Une seule faille suffirait à le faire chuter, une seule imprudence pour lui faire regretter son impudence. Une seule erreur et pourtant il n’en a jamais fait. Le jeu presque parfait. 15 à 6, je perds sans regrets. Mais ce n’est qu’une partie et je me dis que rien n’est fini. Pensant déjà à la revanche, je jette à mon hôte un air de défi mais il me devance en reprenant notre conversation.

« Regarde autour de toi, tu vois tous ces hommes et femmes? Ce sont les vivants qui me reviennent de droit. Ceux qui sont censés me tenir compagnie. Qui finiront leurs existences ici. Maigres et misérables, battus par de banals esclaves. Tous ceux qui devraient déjà être là et qui sont pourtant toujours encore en bas. Se pavanant maladroitement, heureux d’avoir pu se payer le luxe de rallonger leurs vies à coup de chirurgies et de chimiothérapies. Luttant jusqu’à leur dernier souffle, quelque en soit le prix. Jusqu’à leur dernier centime. Et dans la minute qui suit l’heure de leur décès, ils nous arrivent complètement handicapés. Physiquement et mentalement. Complètement drogués. Juste bons à baver devant la télé. Voilà pourquoi tu es là.
– Comment ça?
– Tu vas changer les choses. Tu vas retourner sur Terre et me les ramener. De façon la plus naturelle possible. Personne ne doit savoir, ça doit rester entre toi et moi. Les anges gardiens qui protègent ces hommes là sont souvent recrutés parmi les meilleurs du marché et en aucun cas ils ne doivent se douter de quoi que ce soit. Un seul faux pas et ça en serait fini, surtout pour toi. Ils t’emmèneront sans hésitation dans les abysses et ton esprit sera condamné à l’infini. Au néant parfait pour l’éternité.
– Donc je retourne vivre sur Terre?
– Pas exactement. Tu récupères ton ancien corps et personne ne saura que tu es mort. Tout se passera pratiquement comme avant, sauf que tu travailleras pour moi. Et que tu ne pourras rester ici-bas que douze heures par jour. Passé ce délai, ton enveloppe corporelle ne supportait plus le paradoxe et tu mourrais une seconde fois. Autant dire que tu serais immédiatement repéré. Chaque fois que tu me ramènes une proie, je t’octroie de nouveaux pouvoirs. Pour commencer, tu auras la téléportation et l’invisibilité. Ca devrait aller, tes premières cibles seront relativement faciles. Pour éviter toute tricherie, je te donne une liste et on tire l’ordre au sort. Crise cardiaque, suicide, chaise électrique… Tu n’as que l’embarras du choix quant aux méthodes que tu emploieras. Mais que des morts naturelles. Fais dans la simplicité.
– Seul bémol, je ne suis pas un meurtrier. Et j’y gagne quoi dans tout ça?
– L’opportunité de ne pas rejoindre tes camarades trop occupés à creuser leurs tombes pour te conseiller de ne pas hésiter une seconde.
– Où signe-t-on?
– Dernière page en bas.
– Je n’ai pas le choix…
– Exact. Tu n’as plus qu’à cocher « J’ai lu et accepte les conditions générales d’utilisation » et le tour est joué.
– Je peux avoir un autre whisky? »

Et c’est ainsi qu’un verre plus tard, je me retrouvais nu allongé dans une baignoire avec un horrible mal de crâne…

Grand Principe n°15 : My coma dream (la suite du début)

juin 5, 2012 § Poster un commentaire

Les flammes jaillissent de nulle part et m’encerclent de toutes parts, avortant dès l’esquisse de mon premier mouvement ma tentative de fuite naissante. Je me débats, clame ma bonne foi et réclame un second procès mais le verdict des juges reste sans appel. La mort est un aller sans retour. Même dans cet endroit extraordinaire que l’on nous vend comme un paradis, personne ne revient pas en arrière. Personne n’arrête le destin en marche. Personne ne résiste à l’ardeur implacable de ce brasier infernal qui avance maintenant vers moi comme nourri par l’essence même de mon être. Les flammes dansent sur moi mais privé de mon humanité, je ne ressens plus ni chaleur ni brûlures. Je peux jouer avec le feu et le faire glisser entre mes mains, plus rien ne m’atteint. En me condamnant pour l’éternité, ces satanés anges m’ont offert l’immortalité.

A peine en suis-je conscient que l’incendie si intense à l’instant d’avant se consume lentement, ne laissant rien d’autre derrière lui que mon âme perdue au milieu d’un univers inconnu. Errante dans le noir absolu. Dans le néant parfait, la totale obscurité. Dans l’angoisse d’un silence si pesant que je me surprends maintenant à répondre à mes propres pensées. Que mon esprit se noie dans la magie de reflets qui ne devraient pas exister. Je perds mes repères. Au fond, un horizon de slihouettes sombres se dessine mais l’absence de lumière dans cette noirceur infinie rend le phénomène physiquement impossible. J’hallucine. Je tente de m’approcher pour mieux distinguer ces ombres d’une inquiétante étrangeté mais un long cri caverneux me coupe dans mon élan. Un autre, sur la gauche. Et encore un. Les sons se confondent et se multiplient, plongeant mon âme dans un torrent de tourments. Les fantômes du passé, ils viennent me hanter. Je lève la tête et les voit, volant tout autour de moi tels des vautours autour de leur proie. Inutile de chercher à m’échapper, je ne sais pas où aller. Instinctivement, j’enclenche mes mécanismes de défense et me prépare à les recevoir mais des souvenirs flous et refoulés viennent désormais parasiter le fil de ma pensée. Les événements enfouis dans les profondeurs de mon inconscient remontent à la surface comme des cadavres mal lestés rejetés par la marée. Je vois ma vie défiler.

Premier flash, première claque. Alors que je me revois tranquillement en train d’expliquer physiquement à ma petite soeur encore innocente que tenter de voler mon goûter peut être dangereux pour sa santé, une violente décharge de ressentiments me parcourt l’ectoplasme. Une douleur sournoise si intense que chaque seconde me plonge vers la démence. Comme si mon âme était torturée par une désagréable sensation de culpabilité, rongée par un sentiment qui m’était jusque là totalement étranger. Et à peine m’en suis-je remis qu’un second flash surgit. Une vieille histoire de bombes à eau bénite punie aujourd’hui par un violent sermon qui me déchire l’échine. Les images s’enchaînent dans un train d’enfer et les décharges successives ne me laissent désormais plus aucun répit pour reprendre mes esprits. A chacune de mes exactions, le prix du pardon connaît une nouvelle inflation et je paye le prix fort. Rien ne m’est épargné jusqu’aux excès de cette dernière nuit qui m’a conduit ici. De ce pot de départ surprise. Je me revois encore hier, fringant et insouciant, parcourant la ville en quête d’amusements futiles mais c’est déjà la fin du film. Que j’étais naïf en ce temps là, de me croire au début de l’histoire…

Une ultime décharge sonne le glas et je reviens à moi. Seul encore une fois, au beau milieu d’un décor lunaire, d’une immense étendue de pierres brûlées et de cratères qui tremble sous mes pieds. A l’épicentre d’un désert de geysers crachant dans l’atmosphère des colonnes de feu éphémères. A bien y regarder, le paysage entier semble creusé par des coulées incendiaires qui convergent toutes en un même point, au coeur d’un large et mystérieux cratère. Vu les opportunités qui me sont proposées, je dois être dans la bonne direction. Rien ne sert donc de patienter, je prends mon élan et me jette fougueusement dans l’un de ces fleuves de lave. C’est gluant et très lent. Je fais la planche et me laisse porter par le courant, profitant de ce rare moment de calme pour rêvasser et ressasser les événements récents mais les vagues de lave successives me font rapidement partir à la dérive. Le rythme de cette croisière s’accélère et rapidement, je suis pris au piège. La pente est glissante et courant trop violent. Dans les sillons voisins, quelques uns tentent désespérément de le remonter, tels des saumons norvégiens en pleine période de migration mais aucun d’eux ne résiste aux lois de l’attraction. Tous finissent inexorablement par sombrer dans un trou béant que je me prépare également à rejoindre tandis qu’approche ma chute. Si l’Enfer c’est les autres, j’approche du but.

Jackpot. Alors que mes compagnons d’infortune se retrouvent plus bas prisonniers d’un lac de lave, une assourdissante sonnerie se déclenche et ma chute est stoppée net par un filet. Toutes mes félicitations, vous avez été repêché. Je demande deux secondes à cette douce voix qui vient de me susurrer ces quelques mots à l’oreille et tente de m’extirper de ce guêpier. Si vous voulez bien me suivre, poursuit l’hôtesse. Si j’y arrive. Enfin, je parviens à me sortir de ce piège et suit cette étrange créature. Des jambes fines et écailleuses, longues et ténébreuses. Et des formes sculptées pour être désirées. Comme je vous le disais, vous êtes notre dix milliardième visiteur. Ce qui vous donne le droit à un traitement spécial. Un pacte avec le diable.

Grand Principe n°15 : My coma dream

mai 3, 2012 § Poster un commentaire

Mon corps est mort ce matin.

Ce fut assez soudain. Je n’eus même pas le temps de rincer mon shampooing que mon coeur se mit en grève, revendiquant un rythme de travail assoupli et de meilleures conditions de vie. Aucun service minimum ne fut établi, mes muscles asphyxiés cessèrent simplement de fonctionner et en moins de deux secondes, ma boîte crânienne frappa la céramique dure et froide de la baignoire, laissant mon corps convulser frénétiquement dans une mare à l’extrait de papaye et de sang. Lentement, mon être mourant se délesta des vingt et un grammes de mon âme et je compris que je n’aurais plus que l’éternité à vivre. Tout était fini. Libéré de toute gravité, mon ectoplasme fut rapidement happé par l’immensité des cieux et dès l’instant suivant, je me retrouvai naviguant maladroitement entre les orages grondant dans l’atmosphère, échappant aux tempêtes de l’enfer aspirant les esprits égarées dans leurs ténèbres. Je filai droit vers la lumière. Le paradis. Ce large horizon de nuages blancs qui s’ouvrait devant moi et dans lesquels s’amusaient gaiement enfants, parents, grands-parents et toutes les générations suivant la naissance de Jésus-Christ. Cette grande famille profitant de l’éternité pour se retrouver et vivre ensemble au-dessus des différences et des adversités. Et une file d’attente remplie de vieux à l’agonie.

Trente minutes d’attente depuis ce point. Je patiente en silence, perdant mon temps à regarder les anges passer, et quand vient mon tour un géant à la voix tonnante me demande poliment de décliner mon identité. Je me présente, il consulte ses fichiers alors que d’un battement d’ailes, un ange gardien s’approche pour lui susurrer quelques mots à l’oreille. Je suis un mort prématuré. Le Conseil Supérieur des Anges n’a pas encore statué au sujet de mon décès, je suis donc invité à nouveau à patienter en salle de transit. Un centre de rétention dédié à l’immigration clandestine. Au Paradis. La différence, c’est que je n’ai jamais demandé à être ici, et qu’il y a la télé. Je prends les commandes du magnifique écran et commence à zapper. Sur toutes les chaînes, que de la télé-réalité. Littéralement. L’humanité dans toute sa vérité. Sur la une, jeu de survie. Si j’ai bien compris le principe, la direction d’une multinationale souhaite augmenter ses bénéfices grâce à un ingénieux plan de licenciement. 75% des emplois vont être supprimés, l’objectif étant bien sûr pour les participants de faire partie des derniers. Deux camps s’affrontent, les syndicats contre les patrons. Les uns ont le feu, les autres le pétrole. Je change, on connaît déjà la fin. Sur la deux, toute une histoire. Ahmad, jeune syrien de 26 ans, est à la recherche de sa famille disparue depuis le dernier bombardement. La caméra le suit à travers les quartiers de sa ville délabrée mais très vite la transmission est coupée. Sur la trois, journal régional. Faits divers, deux amis en conflit depuis qu’ils ont gagné à la loterie. Le pire, c’est que ce n’est pas l’argent qui rend stupide mais l’avidité. Comme si le bonheur ne pouvait pas se partager. Sur la cinq, documentaire animalier. Des reporters sont envoyés en milieu hostile filmer des fans de tuning. Une espèce presque disparue qui se rassemble régulièrement en Belgique et dans le Nord de la France pour un étrange rituel où chacun dévoile ses attributs sexuels. Sur la six, cuisine. Comment cuisiner le riz sans eau potable, en direct depuis l’Ethiopie. Sur la 8, reportage dans les banlieues. Tout est calme, sauf le cameraman. Sur la 9, perte de poids extrême. Mike, 250 kilos sur le dos, tente pour la première fois depuis dix ans de quitter son matelas. Il s’étale telle une flaque sur le parquet et n’arrive plus à se relever. Le simple effort de crier suffit déjà à l’essouffler et on voudrait me faire croire qu’il est encore en meilleure santé que moi… Mort prématuré, plus j’y réfléchis et plus je pense que je n’ai rien à faire ici. Je ne devrais pas être là aujourd’hui. Je n’aurais jamais du être pris au dépourvu, je ferais mieux de diriger discrètement mon ectoplasme vers la sortie.

Enfer et damnation, je suis fait. A peine ai-je tenté une percée que deux anges zélés et virilement asexués me retiennent prisonnier. L’un d’eux m’annonce que mon jugement dernier va bientôt commencer. Je suis escorté jusqu’à une nouvelle salle, entourée de toutes parts par de lourds rideaux de velours noirs et on m’assied directement sur le banc des accusés. Personne dans la pièce mais apparemment tout le monde est prêt. Je me lève pour voir qui se cache derrière le haut bureau des juges mais je suis très vite coupé dans mon élan par une toux puissante, suivie d’une petite voix désagréable de comptable sortie de nulle part :

« Vu les faits qui vous sont reprochés, ça devrait être vite réglé. Je vois déjà ici que votre ultime confession ne date pas d’hier et je crains de devoir retourner contre vous les pêchés recensés depuis. Ce qui signifie que vous serez jugé aujourd’hui pour tout ce qui vous est reproché depuis votre dernière communion. Orgueil, envie, colère, luxure, gourmandise, paresse… A un près, vous faisiez le combiné gagnant. Il suffit d’ajouter à ça le mensonge et le blasphème et je pense que le dossier est complet. Qu’avez-vous à dire pour votre défense? Assumez-vous les conséquences ou plaidez-vous la légitime démence? »

Un peu pris au dépourvu, je cherche dans ma mémoire une bonne réplique des Cordier juge et flic mais n’en trouve aucune. J’improvise :

« Si je peux me permettre, l’innocence n’est pas toujours une qualité et la pureté des nobles coeurs égale bien souvent leur simplicité d’esprit. Quant à moi, j’ai simplement agit selon mes croyances et je suis navré que cela vous offense mais votre bonne parole nous a été dicté par un berger et je refuse d’être l’une de vos créatures. Si votre dieu m’a donné la vie, c’était pour que je la vive ainsi et cette mascarade qui sert de tribunal ne me fait guère sentir plus coupable.
– Coupable, donc. Et que pensez-vous de l’Enfer comme punition?
– Lui au moins est riche de bonnes intentions.
– De bonnes intentions parties en fumée. Perdues dans les flammes insatiables du Mal.
– Le jugement est le grand luxe des spectateurs. Plus haut vous vous élevez et plus vous vous éloignez des hommes. Regardez autour de vous, il n’y a aucune vie ici. Votre bonheur superficiel ne mérite pas une existence de renoncements spirituels. Du moins, pas la mienne.
– Alors, vous êtes condamnés à souffrir pour l’éternité.
– Votre logique m’échappe. Si je suis condamné maintenant, je n’apprends rien. Alors que si je retourne sur Terre, je ferais le bien. »

Plus rien. Je demande s’il reste encore quelqu’un mais personne ne répond plus à mes appels. On me prie de me taire, les sages se concertent. A défaut d’avoir sauvé ma peau, j’aurais au moins gagné quelques minutes. Ce n’est pas que l’Enfer me rebute mais à la base, j’avais un barbecue de prévu. Un quart d’heure passe et aucun verdict ne tombe. L’épée de Damoclès continue de me flotter au-dessus de la tête. Une demi-heure maintenant à vue d’oeil. Je suis parti sans ma montre et même pas sûr en y réfléchissant que le concept de temps puisse exister ici. Nouvelle quinte de toux, le sage parlant reprend la parole :

« Le Conseil s’est réuni et le Conseil a tranché : vous êtes condamné. »

Grand Principe n°14 : Johnnie Walker

avril 2, 2012 § Poster un commentaire

Un dernier pour la route.

Une dernière goutte pour prendre des forces avant de prendre congé. Je vide mon verre d’un trait et un frisson parcourt mon corps sur le départ, sonnant le début de l’aventure. Dans mon esprit se dessine la longue marche qui me sépare de la chaleur de mon foyer mais je compte bien m’inspirer de ce petit vent printanier qui rafraîchit la nuit et s’immisce dans l’intimité des étroites rues pavées de la capitale. Profiter des sources d’inspiration infinies offertes par la mégalopole endormie. Prendre le temps de contempler le vide. Je remercie l’hôte de cette soirée de nous avoir si généreusement régalé et l’invite à aller se coucher. Lorsqu’il se fait tard, les consciences professionnelles se réveillent et les travailleurs fatigués de leur journée n’aspirent plus qu’à aller se coucher, redoutant déjà la sonnerie stridente du portable qui les extirpera demain matin de leur douillet cocon. Et tous à cette idée ont les pieds collés au plancher, incapables de quitter le sofa. Jusqu’à ce que dans la stupeur générale, une personne se lève. Tous comprennent. Bonne nuit à toi aussi.

Odéon – Châtelet. Châtelet – Strasbourg Saint-Denis. Strasbourg Saint-Denis – Gare de l’Est. A vue de nez, 45 minutes à pied. Un niveau frisson m’électrise de la tête aux mollets et mes jambes se mettent automatiquement en marche, atteignant rapidement un bon rythme de croisière. A peine le temps de comprendre que les deux êtres en mini-jupe d’à côté ne sont pas ce que je croyais que me voilà rendu à Saint-Michel. L’ange doré ne brille guère plus qu’à la faible lumière des réverbères et les quelques touristes encore debout se jettent dans les nombreux taxis heureux de leur voler quelques euros. En traversant la Seine, on entend les cris perdus des jeunes venus squatter les quais pour la soirée et arrivé sur la rive droite, Châtelet nous ouvre les portes d’un nouveau décor. Un clochard ivre de vin et de vie hurle à la mort, deux trois lascars traînent sur les boulevards et quatre cinq touristes visiblement allemands sifflent les filles et des bières dans l’un des derniers bars encore ouverts. Le luminaire du métropolitain est éteint mais j’y vois l’espoir d’un Noctilien. L’abri de bus ne doit pas être loin, je l’aperçois déjà. Lignes 47 et 56, parfait. D’après les restes de mes souvenirs, la 47 passe par gare de l’Est. La seule question qui subsiste est celle du timing. Et le prochain passage est dans… Service terminé.

Tout ne vient point à qui attend pour rien. Mes jambes se remettent en route et prennent le droit chemin de Sébastopol. Il n’y a plus personne mais l’agitation de Strasbourg Saint-Denis point à l’horizon. Les prostituées me susurrent que je suis mignon et me demandent mon prénom. Je résiste à l’idée de m’arrêter discuter, traîner dans le coin n’est pas un projet quand les macs attendent sagement dans la voiture banalisée d’à côté qu’une proie facile et innocente tombe dans le piège de leurs mantes. Un panneau indique République à droite, je prends les devants et change mon plan. En passant par la rue Turbigo, je devrais logiquement pouvoir couper à travers le quartier. Et gagner un peu de temps. Je tente ma chance.

Le tout, c’est d’avoir confiance. Cela fait maintenant une demi-heure que je marche au radar et mon sens de l’orientation ne m’a pas encore fait faux bond. Je peux donc m’enfoncer sans hésitation dans ce dédale de rues sans nom et de carrefours sans direction. Escalader ce triple escalier qui achève mes mollets et prendre de la hauteur. Parvenu au sommet, mes bras levés et mon air niais satisfait façon Rocky I, II, III et IV retombent face à la façade m’empêchant d’aller tout droit. Je n’ai plus d’autre choix que de m’enfoncer dans cette rue inconnue. Rien ne m’est familier si ce n’est la vague sensation d’être perdu. Une silhouette masculine se dessine sur le trottoir d’en face mais son état lamentable me dit qu’il n’en saura pas plus que moi sur la géographie de l’endroit. Au hasard, je choisis la direction de la statue. Statue. Qui dit statue dit place, je me sens d’un coup proche du but. République n’est plus qu’à quelques pas. Hey, mon frère ! Mon frère ? Je dévisage l’auteur de ces paroles et n’y voit entre lui et moi aucun lien de parenté. Si nous partageons une quelconque affinité génétique, elle devrait dater au moins de l’époque de Lucy. Je lui souhaite une bonne soirée et poursuis ma route. Je ne suis plus qu’à quelques minutes et mes jambes ne peuvent de toute façon pas s’arrêter. Je suis trop près. Arrivé sur le boulevard, les numéros défilent jusqu’à mon digicode. L’énorme portail en bois s’ouvre à la force de mes bras sur la cour. C’est un miracle. Je suis arrivé devant l’escalier C.

Me voilà rentré, plus que 6 étages à monter…

Grand Principe n°13 : Paranormal Activity.

novembre 9, 2011 § Poster un commentaire

Ouverture de l’iris enclenchée, retour à la réalité.

Le soleil est depuis longtemps couché alors que je peine à me lever, encore troublé par les affres de cette interminable nuit aujourd’hui tombée dans les abysses infinis de l’oubli. Réflexe primaire du mâle dans le mal, mon estomac est le premier à réagir criant famine mais je sais que ce n’est pas en priant la voisine cette radine de me prêter quelque grain pour subsister que je survivrais à cet anniversaire de crémaillère. Je n’ai pas le choix. Si je veux me sustenter, il me faudra d’abord affronter la dureté de ce froid automnal qui s’est emparé des rues de la capitale et balayer les rafales de vent qui l’accompagnent. Autant dire que mon degré de motivation est proche de la température extérieure : zéro.

Les boulevards sont noirs de vide, même les plus miteux kebabs ont fermé boutique. Seuls quelques taxis alignés sur le bas côté laissent leur moteur tourner dans l’espoir de conduire les derniers clients du week-end et gagner suffisamment d’argent pour nourrir jusqu’à la fin de la semaine leurs meutes d’enfants affamés. En rythme, leurs pots d’échappement crachent dans l’air une fumée vénéneuse alors que de l’autre côté de leurs vitres fermées, l’atmosphère de toute vie humaine désertée s’emplit d’une odeur étrange, mélange d’obscurité de fin de journée et de spleen du dimanche.

A travers ce déprimant brouillard, je crois pourtant apercevoir les pâles lumières d’un petit bar de quartier scintiller tel un phare offrant aux marins égarés l’espérance d’une terre hospitalière. De près, l’endroit semble effectivement ouvert même si les lumières tamisées semblent indiquer que l’endroit est privé. Personne à l’entrée, aucune raison d’hésiter.

A peine ai-je poussé la porte qu’un vieux chanteur de karakoé s’avance vers moi, éructant dans son micro grésillant que non, il n’a rien oublié, qu’il ne sait trop quoi dire, ni par où commencer, que les souvenirs foisonnent, envahissent sa tête, que son passé revient du fond de sa défaite, que non, il n’a rien oublié, rien oublié. La fête est lancée. Trois femmes âgées s’effondrent en pleurant, tentant de se rappeler leur lointain passé avec l’être aimé et alors que la musique délivre sa dernière portée, le seul public de cet artiste satisfait de sa prestation ratée est un alcoolique qui crie plus fort que lui. Le barman me tend la carte mais je ne la prends pas. Je suis prêt à manger n’importe quoi, du moment que ce soit vite fait et à emporter.

Jean-Claude François enchaîne. Il est malade, complètement malade. Comme quand sa mère sortait le soir et qu’elle le laissait seul avec son désespoir, les sanglots dans sa voix commencent à monter et vu l’ambiance globale de la salle, je ne serais pas étonné d’assister à mon premier suicide collectif dans les minutes qui suivent. L’émotion est trop forte pour que les mots sortent, le chanteur devient muet et c’est son plus grand fan de la soirée qui prend le relais. Dégageant d’un revers de bras involontaire la dizaine de verres précédemment vidés, il se lève et poursuit le texte, hurlant inconsciemment au monde sa dépendance à travers une interprétation certes déséquilibrée mais qui parvient toutefois à inspirer à l’auditoire regrets et pitié. Personnellement, je regrette surtout d’avoir déjà payé.

La chanson se finit par un impressionnant cul-sec de whisky et un majestueux salut à l’assemblée encore stupéfaite par ce réveil en direct de l’homme qui passé sa soirée à ruminer qu’il ne boirait plus jamais. Seul le chanteur de variétés, dans un sursaut de professionnalisme, réagit en changeant de disque. Quelques notes sur un piano bravent le silence de cet infini instant, la porte de la cuisine s’ouvre comme dans un mauvais film à suspens. Si le serveur sort des cuisines, je tiens là mon billet de sortie. Je sens que l’homme-orchestre a repéré un de mes mouvements, son regard pressant déchire l’oppressante ambiance. Par chance, le serveur arrive et me tend ma pitance. Je suis sauvé.

Dans ma tête des voix se mettent à crier, il faut s’éjecter d’ici avant la fin du sablier. Mon cerveau m’ordonne de ne pas réfléchir et me dirige vers la sortie. Trop tard. A peine ai-je entamé mon premier pas que l’introduction de cette nouvelle chanson joue ses dernières notes. Jacques Brel m’achève d’un coup de ne me quitte pas. Pleine voix à deux mètres de mon oreille. Le vieux a beau implorer qu’il faut oublier, que tout peut s’oublier, je m’enfuis déjà oubliant le temps des malentendus et le temps perdu…

Tout ça pour une pizza.

Grand Principe n°12 : Ecriture automatique.

septembre 6, 2011 § Poster un commentaire

Ecrire pour ne rien dire.

Chercher l’inspiration en se vidant la tête. En vomissant des mots comme on sort les poubelles. Choisir la tournure la plus belle. Qui n’est pas celle-là. Jouer avec les sonorités. Trouver une bonne idée. Celle qui fera naître la suite, qui me permettra d’enchaîner me faisant oublier de ponctuer pour faire durer, qui donnera vie à des personnages fictifs sortis tout droit de nulle part. Etre coupé par la télé. Revenir et recommencer.

Sortir un clope du paquet. Défier la réalité en ayant l’air inspiré. Chercher mon briquet. Trouver des allumettes. Allumer ma cigarette. Tousser. La poser dans le cendrier. Retour sur l’écran : toujours blanc. 17 minutes avant de partir en soirée. Plutôt 32. Arriver en avance est une garantie d’attente et je suis par nature impatient. Mon portable vibre, retard confirmé. Au fil des années, la ponctualité est devenue un concept abstrait. Même les métros ne sont plus à l’heure.

Bernard est chauffeur de métro. Comme chaque matin depuis quinze ans maintenant, il se lève tôt, petit-déjeune deux tartines beurrées allègrement trempées dans un café corsé et va se doucher. Avant de partir travailler, il embrasse sa femme au foyer, noue deux par deux ses lacets de chaussures de sécurité, se prend les pieds dans son labrador doré et part finalement pour en direction du dépôt en sifflotant. L’air de rien. Quand soudain, Bernard traverse par accident le pare-brise d’un taxi pressé. Les secours mettent trop de temps à arriver et Bernard perd la vie dans d’atroces souffrances. Résultat : La RATP est bloquée.

Bernard était chauffeur de métro. Et parce qu’il a oublié de regarder des deux côtés avant de traverser, des centaines de parisiens à peine levés perdront ce matin leur bonne humeur et deux minutes sur les quais. Deux minutes qui peuvent tout changer.

Hier soir, Simon n’était encore qu’un jeune étudiant insouciant fêtant son départ en stage. Un grand voyage de six mois à l’autre bout du monde, prévu depuis suffisamment d’années pour qu’il puisse durement économiser le prix de ces billets. Il n’eut pourtant pas le temps de rêver de ces futures nuits à Hong-Kong. Il se réveilla simplement de son coma alcoolique avec un pernicieux mal de crâne et le regard vide fixé sur une boîte éventrée de Doliprane. Il courut sur le chemin du métro en regardant les aiguilles de sa montre à quatrz défiler et commença alors à penser que l’insouciance était un vilain défaut. En arrivant à Opéra, il en était sûr. Une navette et un sprint final plus tard, le vigile-hôtesse d’accueil se tenant devant la porte d’embarquement lui confirma. A deux minutes près, il aurait été enregistré.

Sa petite amie partit donc sans lui et rencontra là-bas un nouveau copain avec qui elle commença une nouvelle vie, mais ceci est une autre histoire. Maintenant, ma page est noire et je suis retard…